Rachat d’Hachette Livre par Bolloré, l’édition française menacée

Afin d'entamer sa série d'auditions sur les conséquences économiques et démocratiques de l'emprise de quelques milliardaires sur de nombreux médias en France, le Sénat a reçu Vincent Bolloré le 19 janvier dernier.
Parmi les préoccupations des parlementaires figure le projet de rachat des parts d'Amber Capital (groupe Lagardère) par le milliardaire de 69 ans, qui lui permettrait d'acquérir le groupe d'édition Hachette livre. En le combinant au groupe Editis, numéro deux de l'édition et déjà sous son joug, l'industriel mettrait la main sur une grande partie de l'édition française. Ce retentissement alarme Françoise Nyssen, patronne d'Actes Sud : « C'est une possibilité de capter l'ensemble de l'édition et de concentrer dans les mains d'une seule personne tous les tenants et les aboutissants de la chaîne du livre ».
L'emprise du propriétaire de Vivendi sur l'édition française inquiète le monde du livre, et en particulier les librairies. Il deviendra très difficile pour ces dernières de négocier de bonnes conditions commerciales avec un éditeur qui représente 50% de leur chiffre d'affaire, dont elles ne peuvent se passer et qui profiterai alors d'un rapport de force écrasant. Ce rapport de force éditeur-librairie, déjà en faveur du premier à l'heure actuelle, risque alors de se déséquilibrer davantage.
De plus, par souci de rentabilité, la grosse puissance éditoriale à venir ne s'intéressera certainement pas aux auteurs émergents qui ne sont pas les plus vendeurs. Elle nuira ainsi à la diversité éditoriale par la focalisation sur les auteurs à forte valeur ajoutée au détriment des nouvelles voix et des découvertes. Ce plan du groupe Bolloré marque donc un tournant dans le système éditorial en France. La diversité du paysage culturel et littéraire du pays tient en partie au grand nombre d'éditeur dans l'hexagone (plus de 700). Or, par la création du mastodonte Hachette-Editis, c'est toute cette variété qui est en danger. Avec cette approche « prédatrice », ce nombre risque de diminuer, et d'entraîner avec lui la disparition des auteurs moins connus, qui existent par l'intermédiaire des modestes éditions qui font entendre de nouvelles voix, et qui font émerger des plumes inconnues. La diversité culturelle, littéraire et éditoriale va pâtir de cette concentration vers de « gros auteurs » et de ce pouvoir que s'apprête à détenir le groupe Bolloré. Le Syndicat National de l'Edition s'inquiète de la « menace d'une concentration telle que le marché français n'en a jamais connu », tandis que Françoise Nyssen craint ces conséquences sur la diversité : « Ce qui me paraît important, c'est la liberté de création et la diversité de cette création. Or si un seul acteur contrôle toute une partie de cette chaîne de création, c'est évidemment un risque pour le pluralisme, pour la biodiversité dans tous les sens du terme, c'est très inquiétant ».
La menace à laquelle fait face la diversité du paysage éditorial français s'accompagne d'un danger réel pour la démocratie. Pour Françoise Nyssen, « il s'agit aussi d'un débat d'idées, et de notre démocratie », le problème est en effet politique : « On entend bien cette volonté d'intervenir sur la diffusion du savoir, des idées, des récits, des récits qui forgent notre monde de demain, c'est notre culture ». La démocratie et la diversité des idées, des opinions sont sur le point d'être mises à mal par l'omniprésence et le pouvoir d'un acteur dans un domaine aussi important que la culture, lui qui est déjà très implanté sur les marchés connexes de la communication et de la presse. Face aux parlementaires Vincent Bolloré se défend de nourrir des ambitions politiques ou idéologiques et assure que ce projet est uniquement économique. Il précise en outre que la concurrence d'Amazon est une de ces motivations principales. Mais selon Antoine Gallimard, « en France, ce n'est pas en écrasant la concurrence qu'on se grandit. La culture ne devrait pas être dominée par la finance, c'est dangereux ». L'argument avancé par le propriétaire d'Editis perd en crédibilité lorsqu'on sait qu'Amazon n'a pas dépassé 10% des parts du marché du livre depuis son arrivé en 2000, contre 37% pour les librairies indépendantes. A contrario, aux Etats-Unis, Amazon détient 54% des marchés du livre. Malgré tout, Françoise Nyssen suggère une autre stratégie pour concurrencer le géant du web efficacement : « Pour lutter contre un gros requin, il faut une multiplicité de petits poissons qui se mettent en banc et font un gros poisson ».
Le groupe Bolloré à d'ores et déjà lancé son offre publique d'achat (OPA), et devra passer l'épreuve de la Commission européenne relative à une possible menace à la concurrence, avant d'opérer la fusion des deux plus gros éditeurs français. En attendant, une grande partie de la profession de l'édition s'active pour attirer l'attention de l'exécutif européen sur la menace qui plane sur le monde du livre.
