Le repas à 1 euro pour les étudiants : un argumentaire bancal au service d’un combat indigne
A l'occasion d'une proposition de loi visant à étendre à tous les étudiants le repas à 1 euro, certains députés opposés au projet se sont illustrés par des arguments pour le moins curieux. Une rhétorique douteuse qui vient servir une lutte méprisable qui maintient les étudiants dans leur précarité. On n'ose imaginer le spectacle que certains d'entre eux nous auraient offert lorsque la mise en place d'un salaire étudiant était en question.
Selon l'INSEE, en 2016, 20,8% des étudiants vivent sous le seuil de pauvreté[1]. De plus, 30,9% de ces derniers déclarent ne pas recevoir d'aide financière de leur famille. Pour compenser ce manque, ils sont 46% à devoir travailler en parallèle de leurs études[2]. Pour répondre à cette précarité étudiante, les députés PS ont déposé, le 15 décembre 2022, une proposition de loi visant à « assurer un repas à 1 euro pour tous les étudiants »[3]. Pourtant, à 184 voix contre 183, cette proposition n'a pas vu le jour. A une voix près, de nombreux étudiants auraient pu desserrer un peu leur ceinture dans un contexte de fragilité financière préoccupant.
Devant cette précarité évidente d'une grande partie des étudiants que cette proposition aurait pu soulagée, les arguments de l'opposition au texte qui ont précipité sa chute répondent sans doute à une logique implacable. A moins que…
Un problème logistique qui créerait « une injustice sociale »
Selon Anne Brugnera (député LREM), « un tarif unique est une injustice sociale. C'est une mesure démagogique qui serait plus couteuse, qui créerait un effet d'aubaine, un engorgement des restaurants universitaires». A choisir, cette députée préfère visiblement engorger les files de queue des banques alimentaires (2,4 millions de bénéficiaires fin 2022)[4] plutôt que celles des restaurants universitaires. Elle considère également que cette réforme « ne répondrait pas à l'objectif de garantir aux étudiants précaires l'accès à une alimentation de qualité » puisqu'il faudrait produire davantage de repas. Visiblement, cette députée procède à une inversion dans la prise en compte des problèmes en considérant que garantir un repas d'une valeur de 1 euro à tous les étudiants réduirait sa qualité. Or, remettons ce lien de causalité dans le bon sens : accordons le repas à 1 euro pour tous, « et l'intendance suivra » : l'organisation du service et des infrastructures d'accueil devra être revue pour s'adapter à cette nouvelle politique.
Mais une « sélection matérielle » régulerait le flux
De son côté, la députée Horizon Anne le Hénanff souhaite « pérenniser le dispositif actuel de tarif réduit » en le réservant aux seuls « étudiants boursiers et précaires ». Mme le Hénanff se méprend en estimant que tous les étudiants précaires sont boursiers et qu'avec la mise en place de cette loi, tous les étudiants boursiers, précaires ou non, bondiront au RU et créeront l'« effet d'aubaine » évoqué par Anne Brugnera. C'est faux. La sélection « matérielle » - à l'instar d'une sélection « naturelle » - qui s'opère actuellement, s'opérera toujours avec la nouvelle politique. Les étudiants qui ne mangeaient pas au restaurant universitaire lorsque le repas était au tarif de 3,30 euros (les étudiants non boursiers non précaires) n'iront pas davantage si le tarif descend à 1 euro. Pour le portefeuille de cette partie de la population, un repas à 1 ou 3,30 euros a grossièrement le même impact.
La bourse, le véritable problème
Même si l'on adopte le raisonnement de cette députée et qu'on accorde le repas à 1 euro pour les seuls « étudiants boursiers et précaires », le problème réside toujours dans le fait qu'il existe des étudiants précaires non boursiers. Le modèle de calcul de la bourse est imparfait, ce qui le rend inefficace. Il faudrait le redéfinir afin que tous les étudiants précaires (même les non boursiers actuels) bénéficient de l'attribution d'une bourse, et donc du tarif réduit à hauteur d'1 euro. La députée du Morbihan ajoute qu'il « faut aller vers les étudiants précaires qui méconnaissent encore trop souvent leur droits » et les « informer de la possibilité de faire une demande auprès du Crous afin de bénéficier du tarif réduit ». S'ils méconnaissent leurs droits, ce qui peut être le cas, mettons l'accent sur la communication. Ce qui n'empêche pas réduire le tarif du repas à 1 euro pour tous.
L'Université, un service public
Le meilleur pour la fin. Alexandre Portier, député de la neuvième circonscription du rhône, déclare : « Depuis quand est-il devenu anormal de devoir produire un effort pour réussir ? depuis quand est-il devenu anormal de devoir se battre pour financer ses études ? c'est même le plus sûr moyen d'avoir envie de les réussir et d'être fier d'y arriver par ses propres moyens. » Cher Monsieur Portier, nous sommes d'accord, l'effort est nécessaire pour réussir, et ce, dans tous les domaines, y compris les études. Or, l'étudiant fournit d'ores et déjà un effort scolaire qui est l'unique effort à fournir pour réussir ses études. Il est suffisamment occupé par la charge financière et mentale que requièrent les études supérieures pour avoir, en plus, à fournir de l'énergie dans un boulot étudiant sous-payé. Alors oui, l'effort que la majorité des étudiants fournit pour se nourrir et « financer ses études » est anormal.
Lorsqu'il se demande « depuis quand est-il devenu anormal d'avoir à se battre pour financer ses études », le député oublie certainement que l'instruction et l'université, comme services publics, doivent répondre à une logique d'égalité et à son corollaire de (quasi-)gratuité. Ainsi, il est « anormal » de produire un « effort » pour financer ses études dans un cadre universitaire public. De manière général, un service public doit garantir l'égalité entre tous les usagers, peu importe leurs ressources. Encore une fois, le travail de l'étudiant est d'étudier, et c'est dans ce cadre qu'il produit un effort. L'effort financier pour le paiement des études devient surtout une inégalité suivant les moyens de l'étudiant et de ses parents. Une inégalité liée au fait d'être « bien né » ou non, donc. L'accession à l'université comprend le besoin de se restaurer et de se rendre dans l'établissement universitaire, ce qui implique un coût de transport et de logement éventuel. Il doit être possible pour l'étudiant de faire tout cela peu importe ses ressources, sans avoir besoin de travailler en parallèle. Ainsi, le repas à 1 euro pour tous les étudiants s'inscrit parfaitement dans cette logique de service public.
La galère, meilleur moyen d'échouer
Alexandre Portier pense que « devoir se battre pour financer ses études […] est le plus sûr moyen d'avoir envie de les réussir, et d'être fier d'y arriver par ses propres moyens ». Tout d'abord, lorsqu'il travaille parallèlement à ses études, l'étudiant galère. Il préfèrerait approfondir ses révisions, lire, aller au cinéma ou pratiquer n'importe quelle activité extra-scolaire. « Devoir se battre et travailler pour financer ses études » c'est surtout un facteur d'échec pour beaucoup d'étudiants. Devant cette galère, certains abandonnent leurs études. Couplée à celle, légitime, du travail universitaire, la difficulté financière est une montagne trop grande à surmonter. L'effort fournit par l'étudiant pour s'assurer trois repas par jour agit davantage comme un frein à l'aboutissement de ses études que comme une réelle motivation, comme l'assure le député Portier. Les contraintes matérielles dominent la force spirituelle et les beaux discours. Au final, c'est toute une partie des étudiants précaires qui n'iront pas au bout de leurs études et regarderont leurs camarades « bien né » célébrer leurs diplômes. La précarité financière joue un rôle que le service public devrait tenter d'amoindrir, celui de filtre à la réussite. Le repas à 1 euro peut, à son échelle, participer à la réduction de ce filtre.
Des TIG pour les pauvres
Sur sa lancée, Alexandre Portier propose une « brillante » alternative à cette proposition : « que tout étudiant qui souhaite bénéficier de ce repas à 1 euro s'engage en contrepartie, deux heures par semaine, au service d'une collectivité locale. » Merci pour l'idée novatrice mais les étudiants travaillent souvent déjà deux heures par semaines pour s'alimenter, se déplacer et entretenir une vie sociale. Leur demander d'investir deux nouvelles heures de travail, c'est les contraindre à faire une croix sur des activités culturelles et des loisirs. Ce temps passé au sein d'une collectivité locale est autant de temps qu'ils ne peuvent plus consacrer à construire et entretenir des liens sociaux, participer à des évènements associatifs, assister à des évènements culturels et à tout ce qui fait partie de la vie étudiante. Incohérente sur le fond, cette proposition demeure floue sur la forme. Les postes occupés par les étudiants au sein des collectivités locales sont-ils vacants aujourd'hui ou devront-ils être créés spécialement pour les étudiants ? Quel niveau de qualification ces postes requièrent-ils ? Et donc, une période de formation est-elle prévue ? Ce travail au sein d'une collectivité locale sonne comme des travaux d'intérêt généraux. De quoi puni-t-on les étudiants ? De ne pas avoir les moyens de se nourrir ?
Alors que d'autres sujets actuels semblent mériter davantage d'esprit de contradiction, cette proposition et tous les arguments s'opposant à la proposition de loi, viennent nourrir un étrange barrage à la restauration à moindre coût pour les étudiants de notre pays.
Dis-moi ce que tu combats, je te dirai qui tu es...
Tout travail mérite salaire ?
Enfin, dans une perspective d'analyse plus profonde on constate que la question des conditions matérielles étudiantes remonte à des débats ayant eu lieu à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La question de délivrer une « allocation », un « présalaire » ou encore un « salaire »[5] à l'étudiant pose la question de la reconnaissance de l'étudiant comme travailleur ou non. À la suite des travaux d'Aurélien Casta, nous découvrons que la question de la rémunération étudiante et même de la délivrance d'un salaire variable aux étudiants est, en effet, survenu relativement tôt après la Seconde Guerre mondiale. D'une part avec la charte de Grenoble en 1946, et d'autre part avec le plan Langevin-Wallon remis au Gouvernement en 1947, et à l'Assemblée nationale en 1951. L'UNEF militait « pour », et le combat a ensuite été repris par les communistes, notamment à l'Assemblée nationale. S'ils découlent des travaux de l'UNEF et des députés une divergence terminologique (l'UNEF ne voulant pas d'un salaire, « terme trop économique »[6], ni même d'une allocation ; les communistes voulants, eux, consacrer un salaire à l'étudiant), l'objectif est bien celui de reconnaitre la « dignité de sa condition »[7] et que c'est « « la qualité présente de l'étudiant » qui fonde la ressource »[8]. Pour l'UNEF et les communistes, l'objectif était triple : garantir une réelle démocratisation de l'enseignement supérieur ; créer une solidarité avec le monde du travail salarié par l'intégration des « étudiants au monde du salariat tout en reconnaissant leur spécificité »[9] et enfin, de manière générale, créer une plus ample autonomie des étudiants (notamment avec l'extension du statut d'assuré de l'assurance maladie aux étudiants et le paiement d'une cotisation).
[1]Anne-Charlotte Dusseaulx, « Que disent les chiffres sur la précarité étudiante ? », lejdd.fr, 13 novembre 2019. Consulté le 17/03/2023. https://www.lejdd.fr/Societe/que-disent-les-chiffres-sur-la-precarite-etudiante-3931063#:~:text=Plus%20de%2020%25%20vivent%20sous,l%27ensemble%20de%20la%20population.
[2] Chiffres issus de la Proposition de résolution « invitant le gouvernement à la mise en place d'un revenu étudiant » enregistrée à la Présidence de l'Assemblée nationale le 6 mars 2020. Proposition à retrouver sur : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/textes/l15b2751_proposition-resolution
[3] Proposition à retrouver sur : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/textes/l16b0659_proposition-loi.
[4] Victor Tribot Laspière, « Banques alimentaires : plus d'un tiers de nouveaux bénéficiaires en 2022 », francebleu.fr, 27 février 2023. Consulté le : 17/03/2023. https://www.francebleu.fr/infos/economie-social/banques-alimentaires-plus-d-un-tiers-de-nouveaux-beneficiaires-en-2022-2534996.
[5] Aurélien Casta, « La « rémunération étudiante » (1950) : une proposition de loi à la croisée des solidarités salariales et de la réforme universitaire », Revue française de pédagogie [En ligne], 181 | 2012, mis en ligne le 17 juin 2015, consulté le 25 juillet 2020. URL : https://journals.openedition.org/rfp/3891 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rfp.3891, p. 19.
[6] Ibid., p. 20.
[7] Ibid., p. 20.
[8] Ibid., p. 20.
[9] Ibid., p. 19.

